Entretien de la Première Secrétaire nationale du PS avec huit lecteurs du journal Le Parisien (source disponible sur le site du Parisien)
ABDEL KRIM BOUDAR. Vous avez déclaré que Nicolas Sarkozy « ne savait pas où il allait ». Et vous, savez-vous où vous allez ?
MARTINE AUBRY. (Rires.). L’impression
que j’ai eue en regardant l’intervention du chef de l’Etat, c’était un
certain flou. Le président ne change pas sa politique, même si elle
nous a conduits avant même la crise financière à une récession, à une
augmentation du chômage, à une baisse de pouvoir d’achat. Il reconnaît
la crise, de grandes inégalités de revenus, mais il ne propose rien
pour augmenter la consommation comme le font nos voisins. Donc, oui, on
a vraiment l’impression qu’on ne sait pas où on va alors que le pays
s’enfonce dans la crise.
Vous, avez-vous un cap ?
Moi, je représente aujourd’hui le Parti socialiste. Nous allons où ?
Vers les Français ! Précédemment, nous nous sommes trop recroquevillés
sur nous-mêmes. Aujourd’hui, le PS est à nouveau au travail. Il est
aussi près des gens. Notre pays a d’énormes atouts. Des solutions
existent pour sortir de la crise mais aussi, au-delà, pour construire
une société plus juste.
FLORENCE BIJU. Supprimer la taxe professionnelle ne va-t-il pas donner
un bol d’oxygène aux entreprises qui ont des charges très fortes ?
Supprimer la taxe professionnelle, cette taxe très archaïque et
aujourd’hui peu efficace, j’en suis d’accord. Encore faut-il savoir par
quoi la remplacer ! Cette taxe est quand même la principale ressource
des collectivités locales, qui sont déjà très asphyxiées. Elle permet
de financer les routes, les écoles, l’accompagnement des érémistes…
Remplaçons-la par un impôt qui soit plus moderne, plus dynamique et qui
ne pénalise pas la compétitivité des entreprises. Le président a dit
qu’il pensait la remplacer par la taxe carbone : ce serait une
aberration. Si on crée une taxe carbone de 27 milliards d’euros, on va
tuer un certain nombre d’entreprises et, en plus, ce n’est pas une
ressource pérenne. Moins on va polluer, ce qui est en soi l’objectif,
moins la taxe carbone va rapporter.
VÉRONIQUE MENU. Comment relancer la consommation ?
Cette crise est arrivée en France alors que nous étions déjà en
récession. La politique du président de la République en a rajouté par
rapport au libéralisme, un système qui marche complètement sur la tête.
Cela fait maintenant dix ans qu’on distribue 10 à 15 % de rémunération
aux actionnaires, alors que la croissance n’est que de 2 à 3 %. Quand
on distribue autant aux actionnaires, on donne moins aux salariés. Le
président a, quant à lui, réduit les impôts des plus riches. Pour que
l’économie marche, il faut désormais relancer la consommation, et agir
vite, comme le font Angela Merkel en Allemagne, José Luis Zapatero en
Espagne, Gordon Brown en Angleterre et Barack Obama aux Etats-Unis.
Nous proposons de donner un chèque de 500 € aux 13 millions de Français
les plus modestes, salariés ou allocataires de minima sociaux. Nous
proposons aussi d’augmenter le smic de 3 % et de lier les exonérations
de charges à l’existence d’accords salariaux. Nous faisons confiance
aux partenaires sociaux pour apprécier la situation dans chaque
entreprise. Enfin, une baisse de 1 % de la TVA entraînera une réduction
des prix immédiate dont bénéficieront plus particulièrement les plus
modestes. C’est un cocktail de mesures, indissociables les unes des
autres. Les Français souffrent. Et contrairement à ce qu’affirme
Nicolas Sarkozy, si on leur donne de l’argent, ils le dépenseront parce
qu’ils en ont besoin : ils ne s’en serviront pas pour épargner.
OLIVIER MOUY. Comment augmenter le pouvoir d’achat sans aggraver la dette ?
Depuis que la droite est au pouvoir, la dette a explosé, passant de 56
à presque 67 % du PIB cette année. Les déficits sont là. Ces déficits
sont passifs : quand on baisse l’impôt des plus riches ou que l’on
exonère les heures supplémentaires, cela n’apporte rien à l’économie.
En revanche, si on donne 500 € aux Français pour consommer, cela
entraîne des recettes fiscales supplémentaires. C’est ce que Lionel
Jospin a fait en 1997. Nous avions enclenché un cercle vertueux :
hausse de la consommation, meilleure croissance, confiance des
entreprises, recul du chômage, redistribution du pouvoir d’achat.
VÉRONIQUE MENU. Nicolas Sarkozy veut prêter de l’argent à l’industrie automobile...
C’est une bonne chose d’aider l’industrie automobile pour laquelle
travaillent, directement ou indirectement, 10 % des Français. Mais il
faut des contreparties beaucoup plus fortes que celles demandées par le
président de la République : pas de licenciement et formation des
salariés en chômage partiel par les entreprises. Les aides aux
sous-traitants sont notoirement insuffisantes. Ensuite, il faut
empêcher le versement de dividendes aux actionnaires. Il n’est pas
normal, par exemple, que Renault leur ait distribué en 2008 350
millions d’euros supplémentaires. Plus généralement, limiter la
rémunération des grands dirigeants est indispensable. Quand Nicolas
Sarkozy veut faire travailler les Français le dimanche, il fait une
loi. En revanche, quand il s’agit de plafonner les salaires des grands
patrons, il crie mais là, pas de loi. Obama, lui, va passer aux actes.
J’attends que Sarkozy fasse de même.
ÉRIC MERVEILLE. Avec le recul, referiez-vous la réforme des 35 heures ?
D’abord, Nicolas Sarkozy a dit un gros mensonge quand il a expliqué que
la France était le seul pays au monde à travailler 35 heures. Selon les
statistiques européennes, notre pays est dans la moyenne du temps de
travail. La négociation collective est peu développée en France par
rapport à ses voisins. Sans la loi, il n’y aurait pas eu ces
négociations de réduction du temps de travail. Nous avons créé 2
millions d’emplois entre 1997 et 2002. 85 % des Français reconnaissent
vivre mieux grâce à cette réforme. Et depuis dix ans, je reçois
d’ailleurs toutes les semaines des cartes postales de salariés qui me
remercient. Il y a même des chefs d’entreprise qui m’écrivent ! Je ne
regrette pas ce que nous avons fait même si je me préoccupe d’abord des
15 % de salariés qui n’en ont pas été satisfaits
XAVIER SANTOLARIA. Y a-t-il encore liberté quand le droit de grève est remis en cause ?
Dans les transports et les services publics, il n’est pas anormal qu’il
y ait des règles pour assurer un service minimum. Mais je préfère la
voie choisie par la RATP qui a négocié avec les syndicats pour se
mettre d’accord, en cas de grève, sur un service minimum là où c’est
nécessaire. On aurait dû laisser la SNCF négocier de la même façon au
lieu de faire voter une loi qui n’est pas applicable. Cela dit, il faut
des règles. La récente grève à la gare Saint-Lazare où, après
l’agression d’un conducteur, un syndicat a arrêté le travail à 10
heures après que des dizaines de milliers de salariés sont venus sur
Paris pour travailler, en les empêchant de rentrer chez eux le soir, ce
n’est pas acceptable. Un syndicat doit être responsable dans la façon
dont il fait grève.
FLORENCE BIJU. Ce pays est constamment bloqué par les grèves ! N’est-ce pas trop ?
Mais qui a mis notre pays en grève ? Nous sommes le seul pays d’Europe
où les gens descendent massivement dans la rue. Nicolas Sarkozy nous
avait annoncé qu’il serait le président du pouvoir d’achat, de la
France des propriétaires, des libertés. Or, les Français n’ont rien vu
venir. Sauf les plus riches. Ce que je reproche au chef de l’Etat, ce
n’est pas de vouloir faire des réformes, mais c’est de ne pas répartir
les efforts équitablement, c’est de faire des réformes qui vont toutes
dans le sens de la régression sociale. Quand on veut réformer un pays,
il faut une action qui ait du sens, de la concertation et surtout de la
justice.
NATHALIE HEU. Justement, le gouvernement réforme l’Education nationale, est-ce justifié ?
Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’il suffit de mettre de
l’argent et de créer des postes pour régler le problème. La réponse est
plutôt à trouver du côté d’une pédagogie adaptée à chaque enfant afin
de porter chacun au meilleur de lui-même. Les enseignants ne peuvent
pas tout faire, et notamment traiter tous les problèmes des enfants.
Les psychologues, les assistantes sociales, etc. doivent être à leurs
côtés. Or la seule réponse aujourd’hui consiste à réduire le nombre
d’enseignants, le nombre de classes. L’école de quatre jours et la
réduction des programmes scolaires lancées par le gouvernement vont à
l’encontre de la réussite des élèves.
FLORENCE BIJU. Pourquoi êtes-vous systématiquement opposée à toutes les initiatives du gouvernement ?
Honnêtement, j’ai du mal à trouver des réformes positives. Ce n’est pas
le PS qui pousse dans la rue les salariés, les enseignants, les
chercheurs, les professionnels de santé, les magistrats… Les
manifestants disent : « Ce qui nous est proposé ne va pas dans le sens
du progrès. » Maintenant, il y a des domaines où nous avons soutenu le
gouvernement, notamment au moment du Grenelle de l’environnement. Nous
avons voté la loi avec l’espoir qu’elle aura les moyens de s’appliquer.
Financer un abonnement à un journal pour tout jeune de 18 ans, ça aussi
c’est bien pour aider la presse et pour intéresser les jeunes à la
société.
Les événements qui secouent les Antilles peuvent-ils se propager en métropole ?
Le sentiment d’injustice aux Antilles est d’autant plus fort que la vie
y est plus chère qu’en métropole. Je crains effectivement que le
sentiment de ras le bol des Guadeloupéens et des Martiniquais ne se
diffuse ici. Notamment parce que le président de la République reste
sourd aux attentes des Français. C’est ce décalage qui me fait craindre
une propagation des événements qui agitent les Antilles. Il faut tout
faire pour que cela n’arrive pas.
OLIVIER MOUY. Olivier Besancenot et son Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) représentent-ils une menace pour le PS ?
Nous ne faisons pas de la politique de la même manière. Olivier
Besancenot a un talent indéniable. Mais il est dans une logique de
dénonciation. Dans le fond, il n’a pas envie d’arriver au pouvoir. Et
parfois on peut même se demander s’il ne se dit pas : « Plus ça va mal,
plus cela me sert. » Moi, cela ne me fait pas plaisir de voir la France
en grève et dans la rue. Quand on dirige un parti responsable, on ne
peut pas souhaiter que les problèmes se règlent dans le conflit. Ils
doivent être abordés autour d’une table de négociations, au Parlement…
A un moment où les Français vont mal, ils ont besoin d’un parti
crédible pour gouverner notre pays. Je souhaite que le PS le soit.
DALHIA CHEKAOUI. Les divisions entre le oui et le non au Traité
constitutionnel européen sont-elles dépassées au PS avant les élections
de juin prochain ?
J’ai fait la campagne pour le oui, et je ne le regrette pas. Il vaut
mieux être dans l’Europe pour essayer de la changer, qu’à l’extérieur.
Mais je n’ai jamais pensé que ceux qui ont appelé à voter non étaient
des anti-Européens. Tous, nous voulions une autre Europe, plus juste,
plus sociale. Si, au mois de juin, les socialistes et les
sociaux-démocrates peuvent gagner la majorité au Parlement européen,
alors, nous pourrons permettre à notre Europe de retrouver un sens. Je
ne serai pas candidate, mais je me battrai pour obtenir cette majorité.
ABDEL KRIM BOUDAR. Lors de ces européennes, des candidats issus
de la diversité auront-ils des places éligibles sur les listes du PS ?
Sur la question de la diversité, la gauche n’a pas été bonne, je le
reconnais. Aujourd’hui, nous agissons : 20 % des membres de notre
direction sont ainsi issus de la diversité. Pour les élections
européennes, nous garderons le même critère, y compris pour les places
éligibles et les têtes de liste. Vous verrez bientôt que je ne vous ai
pas raconté d’histoire !
DALHIA CHEKAOUI. Que pensez-vous de la proposition d’Eric Besson, votre
ancien camarade devenu ministre de l’Immigration, qui demande aux
clandestins de dénoncer leurs passeurs, moyennant un titre de séjour ?
A première vue, les intentions sont louables, mais la proposition est
naïve. Pour des problèmes complexes, il ne faut pas des réponses
simplistes. Si un clandestin s’amuse à dénoncer son passeur, il prend
des risques pour lui-même et pour sa famille restée au pays.
Certains vous reprochent de ne pas tenir compte de Ségolène Royal au PS…
Depuis le premier jour, je lui ai ouvert la porte. Nous avons fait des
propositions à elle et à ses amis pour s’unir face à la crise. Elle n’y
a pas répondu. Nous continuons à leur tendre la main, et nous allons
les rencontrer. Je respecte profondément Ségolène Royal. Nous ne
faisons pas de la politique de la même manière, mais je sais que c’est
une femme courageuse et déterminée. Je souhaite que le Parti socialiste
soit uni pour travailler pour les Français. Si Ségolène veut s’inscrire
dans ce projet, notre porte est toujours ouverte.
OLIVIER MOUY. Votre discrétion dans votre façon de communiquer, c’est volontaire ? Ou un trait de votre personnalité ?
Après ma désignation comme première secrétaire du PS, je n’ai pas
souhaité m’exprimer pendant un mois. Il fallait une rupture. Et faire
comprendre à la presse le message : « Nous ne sommes pas des stars de
cinéma. » Nous ne sommes pas là pour monter au créneau en permanence,
mais pour réfléchir. J’ai aussi voulu laisser la parole à une direction
renouvelée. Regardez Benoît Hamon : qui le connaissait il y a quelques
mois ? Aujourd’hui, il y en a beaucoup des Benoît Hamon au PS. J’ai
envie de mettre cette génération devant. Je ne crois pas à la personne
providentielle qui a réponse à tout. Sur un plan plus personnel, la
politique, c’est trop sérieux pour qu’on s’étale dans les magazines de
papier glacé. A quoi ça sert de savoir comment on s’habille, la couleur
des cheveux de nos enfants et de savoir si on s’entend bien avec son
mari ?… Je vous rassure : moi je m’entends très bien avec mon mari (rires).
J’ai une fille et des parents merveilleux. Je n’ai pas envie de les
voir en photos dans les magazines. Tout le monde connaît mon père :
j’aurais évidemment eu beaucoup intérêt à me montrer bras dessus bras
dessous avec lui. Comme ma mère, d’ailleurs. Elle est basque, et elle a
du tempérament et de la générosité. Je n’ai jamais voulu en jouer,
parce qu’ils sont trop précieux pour moi. La politique a perdu beaucoup
de crédibilité en se lançant dans la communication et le marketing.
Alors, je suis peut-être ringarde, j’ai peut-être tort, mais je suis
comme ça !
ÉRIC MERVEILLE. Malgré son succès, le film de Dany Boon, «
Bienvenue chez les Ch’tis », n’a été nommé qu’une seule fois aux
Césars. Le regrettez-vous ?
Son succès parle de lui-même. On est très fier de cette réussite
populaire. Dany n’a pas besoin d’un prix de plus : il sait que les
Ch’tis l’aiment. Et beaucoup de Français aussi !
VÉRONIQUE MENU. Envisagez-vous de vous présenter à la présidentielle de 2012 ?
Non. Aujourd’hui, personne ne sait quel sera, en 2011, le meilleur candidat pour le PS. Nous le choisirons alors.
ABDEL KRIM BOUDAR. Pourtant, le poste de première secrétaire est un bon tremplin…
Je n’avais pas prévu d’être là. Aujourd’hui, je ne me donne qu’un seul
objectif, et je ne sais pas si j’y arriverai : que fin 2011, quand les
militants choisiront leur candidat pour la présidentielle, il ait tous
les socialistes derrière lui, porteur d’un beau projet pour les
Français.
Mais vous n’allez tout de même pas faire le lièvre et laisser passer la tortue au dernier moment ?
Et pourquoi pas ! Où en sera la France dans deux ans, de quel type de
personne aura-t-on besoin pour diriger le pays ? Franchement, je n’en
sais rien. La prochaine présidentielle est gagnable si nous arrêtons de
regarder nos ego pour nous tourner vers les Français.
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